En Ces caves de Saint Vivant, le temps suspend son cours, les fûts légÚrement inclinés semblent vous saluer avec déférence, les blanches allées ponctuées de seaux emplis de sciure vous attirent et les lieux s'insinuent en votre esprit pour exacerber vos sens, on entre en Conti comme on entre en religion. Les vins d'ici ne vous demandent pas s'ils correspondent à votre goût du Bourgogne, ils s'offrent ou se refusent, se donnent ou vous humilient vous laissant libre de les interpréter et vous conduisant à penser: Ainsi soient-ils!
Corton 2013: vinifiĂ© depuis quatre ans Ă partir de vignes appartenant Ă MĂ©rode, le cru est Ă©levĂ© dans des fĂ»ts de un an et seul ce fait lui confĂšre une robe rubis un peu moins profonde que ses pairs. Pour le domaine il est moins emprunts de la signature BD que les autres crus car sa conversion est rĂ©cente. Patientons donc deux ou trois dĂ©cennies. Il prĂ©sente un nez ouvert et fruitĂ© sur une fine ligne aromatique de rĂ©glisse en bĂąton, insinuante et racĂ©e. Une trame assez dense, Ă©quilibrĂ©e par de fins tanins en fait un vin en Ă©levage plus sĂ©duisant que carrĂ© Ă l'Ă©tonnante harmonie. Vin tellurique qui a la tĂȘte haute et dont le boisĂ© absent le dispense quelque peu de cette olfaction si singuliĂšre, entre griotte amĂšre, chocolat noir et fine torrĂ©faction que le domaine cultive depuis les annĂ©es quatre vingts.
Echézeaux 2013: le domaine se soucie peu des couleurs profondes et ne cherche pas à les générer par des artifices de cuvaison. Parfois rubis clair - 2002,2004,2006,2011 - ce cru est en 2013 aussi profond que pourpre et joue sur un registre athlétique que je ne lui connaissais guÚre. Intensément centré sur les fruits noirs son olfaction séduit par son cÎté un peu mat. Une ligne nasale fraßche de mûre et de cassis en grains qui introduit une bouche musclée ayant une granularité tannique serrée et pourtant trÚs fine. Un vin à "mailles fines" plein et sphérique qui semble devoir encore se polir en fûts quelques mois car il n'est à l'évidence pas au bout de son élevage.
Grands EchĂ©zeaux 2013: aucun soutirage n'est rĂ©alisĂ© au domaine durant l'Ă©levage et les fĂ»ts sont amarrĂ©s sur des lignes qui les inclinent quelque peu vers l'avant pour ĂȘtre soutirĂ© en douceur - Ă l'air comprimĂ© - avant la mise en cuve qui prĂ©cĂšde les mises en bouteilles. Le broquereau n'est pas percĂ© avant cette opĂ©ration et seuls ensuite des gestes prĂ©cis et doux permettent aux lies de dĂ©pĂŽts de ne pas tacher le vin clair qui jaillit de la piĂšce. Juste avant ces opĂ©rations ce Grands EchĂ©zeaux montre un caractĂšre renfrognĂ© et un peu anguleux qui Ă©voque un vin encore brut ayant besoin de la patine du temps en piĂšce. Son nez brut, subtilement Ă©picĂ© et sa bouche anguleuse et quelque peu rude en font un cru de demain qui aura sans doute Ă s'Ă©panouir en bouteille. Un joli fond et une rĂ©elle personnalitĂ©.
Romanée Saint Vivant 2013: La mémoire gustative collective évoque en une belle unanimité et avec constance les effluves floraux des crus vosniers. Ils sont pourtant trÚs rares et se cantonnent avec une belle constance aux trois Romanée et à la Grande Rue...lorsque les vendanges sont tardives. Plus elles le sont et plus ces crus en sont imprégnés, hors 2013 est un millésime sain et tardif qui a été récolté au début d'Octobre sur une maturité fraßche qui signale une période végétative plus longue que la moyenne. Les vins de limite Nord aiment ce contexte qui illumine leurs arÎmes en les complexifiant. Mûr phenoliquement aux abords de 13 degrés ce climat de Saint Vivant en pente douce vers le levant a ainsi transcendé son potentiel et il se présente comme une "épure", ciselé, délicat, embaumant le pétale de rose ancienne juste avant éclosion, un vin noble et raffiné qui sans avoir la puissance du Grands Echézeaux en a la longueur qui s'étire. Beau.
Richebourg 2013: la mise en bouteille se fait au domaine avec une tireuse à 16 becs. Non pour augmenter les cadences de mise mais pour idéalement ajuster les niveaux du vin qui sont effectués selon un mode direct qui exclu l'aspiration destinée à faire le niveau de la bouteille. Ce soucis de préserver chacun des arÎmes initiaux obtenus en fût transparaßt dans l'impression que ce Richebourg laisse tant on le croirait issu directement et récemment des baies par son incroyable intensité olfactive. Aussi velouté que sensuel, parfumé aux douces épices orientales, construit sur des tanins feutrés, il "richebourde" à souhait et constitue une réussite majeure pour qui aime la puissance dans un gant de velours.
La Tùche 2013: j'ai eu l'occasion de déguster plusieurs Tùche cette année et toutes ont cette architecture puissante qui magnifie les fruits noirs. Vin dense, dominateur, ferrugineux, qui annonce la couleur sombre des Nuits voisins. Il ne se livre pas aisément et offre une sensation de quasi dureté derriÚre le Richebourg. Robe pourpre à reflets rubis profonds, équilibré par une acidité plus en évidence qui augmente les aspérités tanniques. C'est un vin fougueux qui s'exprime sur le réglisse en libérant un petit " trait de vert " qui signe la proportion de vendanges entiÚres dans les millésimes tardifs. Patience car cet effort là annonce une Tùche au long cours...
RomanĂ©e Conti 2013: les fĂ»ts neufs dans lesquels reposent tous les crus de Vosne du domaine ont une signature aromatique trĂšs discrĂšte qui Ă©voque avec constance les nobles amers mentholĂ©s et grillĂ©s des chocolats raffinĂ©s. Point de cela dans la Conti qui Ă chaque fois se prĂ©sente sur des accents de fruits rouges des bois entĂȘtants. Pinots fins, terroir hĂ©licoĂŻdale, rendements mesurĂ©s, tout cela forme une synergie qui de maniĂšre Ă©trange n'a rien d'outrĂ©e... au contraire il s'agit du cru le plus naturel et accessible de la cave. J'ai aimĂ© son fruit dĂ©licat, sa texture trĂšs douce et ses tanins de soie et puis cette note nasale florale diaphane pour laquelle chaque vigneron donnerait son Ăąme. Si les autres crus charment aisĂ©ment celui-ci possĂšde une prĂ©sence mĂȘlant lĂ©gende et rĂ©alitĂ© qui a le don d'envouter...Unique.
Grands Echezeaux 1999 et 1990 : deux vins dégustés à Vosne. Ils partagent la texture des grandes années et la puissance des vins en sommeil que l'on réveille d'un coup de coude brutal dans une pénombre tamisée. Un peu voûtés à l'ouverture ils ont mis du temps à réveiller leurs jolis arÎmes épicés et leur noir fruité tellurique. Vins denses et harmonieux sur des couleurs délicatement rubis et brillantes, 99 plus élégant et 90 intensément énergique sur des tanins saillants. Cela leurs procurent respectivement sveltesse et carrure, harmonie de douceur et équilibre aérien. Deux bons vins, profonds et frais qui prouvent que ce domaine là conserve depuis toujours une ligne directrice immuable que le temps ne semble pas faire dévier.
Richebourg 1967: une année moyenne qui a également été tardive. Les fruits étaient un peu marqués par le botrytis mais cela ne se sent curieusement pas et le vin a une étonnante tenue car son spectre olfactif encore épicé est présent. Bouche souple, notes de cuirs, petite animalité et accents de sel de céleri léger. Un vin à boire mais encore debout!
Bùtard-Montrachet 2007: l'année est assez vive en moyenne et les fruits ont ici été cueillis tards. Il en résulte une texture assez visqueuse qui signale un degré confortable et annonce une bouche souple et parfumée. Joli vin agréable et rond qui pourrait avoir un rien plus de tension.
Montrachet 1975: un vin assez riche et concentré dont le profil un peu rancio commence à trahir l'ùge. Millésime de faible maturité, ayant un peu de pourriture grise, il a évolué et est désormais à boire car le message de son terroir est désormais en retrait. Du plaisir pour l'intellect mais également une raison qui indique que les blancs souffrent dans les années à pourriture ET sous maturité.
Patrick Essa - Domaine Buisson-Charles Ă Meursault

